mercredi 23 mai 2012

Livres


Bahia de tous les saints, Jorge Amado


L’Afrique mystique au cœur du pays du carnaval

C’est du destin tumultueux d’Antonio Balduino qu’il est question dans ce roman picaresque. De ce personnage singulier, cet enfant de la misère et des espérances, auquel la pauvreté ne désapprendra point à rêver. "Baldo", puisque c’est ainsi qu’on l’appelle, est orphelin et n’a que sa tante Louise pour seule famille, mais celle-ci va perdre la raison et Baldo se retrouvera dès lors seul au monde. Errant dans les quartiers les plus délabrés du Brésil rural, à la recherche d’un moyen de survie, il devient mendiant, inventeur de sambas, puis boxeur, il apprend à jouer de la guitare, travaillera ensuite dans les champs de tabac, et sera même employé de cirque. Durant ses trépidantes aventures, il fera de nombreuses rencontres et collectionnera les maîtresses d’un soir, ces mulâtresses qui lui font oublier ses déboires.  Tout autour de lui change de manière perpétuelle,  ne dure que son amour illusoire pour Lindinalva l’inaccessible, et son amitié  pour le Gros, ce jeune homme bon et pieux. Autre personnage marquant du livre, est Jubiaba, l’homme sans âge aux innombrables pouvoirs, chez qui l’on va danser jusqu’à la transe pour les dieux.

Devenu docker, Balduino fait l’expérience de la solidarité et de la lutte pour la justice. Lui qui a connu sa vie durant la marginalisation et les iniquités qui incombent à la communauté noire et aux pauvres, participe activement  à une grève des ouvriers qui paralyse la ville des jours durant, et c’est alors qu’il s’éveille à la citoyenneté et à la politique, il apprend à défendre ses droits et à imposer ses idées autrement que par la force physique. C’est un soulèvement populaire qui lui aura permis une révolution existentielle.

Ecrit par l’un des maîtres de la littérature latino-américaine à seulement 23 ans,  ce roman fut  salué par la critique, Albert Camus lui consacra un papier dans Alger Républicain, car il  apprécia dans l’œuvre cet "Abandon à la vie dans ce qu’elle a d’excessif et démesuré".En effet, le personnage, agit avec fougue et s’adonne à la vie dans toute son exubérance, ne se laissant jamais aller à la victimisation et au désespoir.
Dans ce livre la misère est décrite mais n’est jamais prétexte aux lamentations, c’est une écriture digne. Et comme le disait l’auteur lui-même en décrivant les protagonistes qui peuplent ses romans ; « ces hommes et ces femmes batailleurs, pauvres sans être tristes, exploités sans être vaincus». Et des hommes et des femmes il y en aura beaucoup, auteur prolifique, Jorge Amado écrira plus d’une trentaine de romans qui seront publiés dans plusieurs langues, dont les plus connus ; terre violente, les chemins de la faim, Tereza Batista…etc. plusieurs seront adaptés pour la télévision brésilienne, et c’est notamment ce qui fait l’hyper popularité de l’auteur dans son pays.

Né en 1912 dans une plantation de cacao dans le Nordeste brésilien, Amado connait la rudesse de la vie de ces gens qui travaillent la terre, vivant presque à l’état d’esclavage, et c’est d’ailleurs un thème qui va être récurrent dans ces romans. Très jeune il collabore avec plusieurs revues, il fait des études de droit à l’Université de Rio de Janeiro, s’intéresse à la politique et s’engage dans le parti communiste. L’aspect militant est une constante dans les écrits Amadiens, et c’est une chose qui - dans un pays sous dictature - lui valut des exils à répétition, l’emprisonnement ainsi que l‘interdiction de ses livres. ces répressions s’intensifièrent à mesure que son engagement politique prenait de l’ampleur. Il ne rentre au pays qu’en 1955 après de multiples voyages et se consacre entièrement à la littérature, jusqu’à sa mort, survenue en août 2001.
Personnage singulier, bien qu’étant l’auteur le plus populaire dans son pays, et l’un des plus traduits au monde, Jorge Amado fait preuve d’une grande humilité et même d’effacement,  les passages où il se raconte sont également empli d’humour, il se décrit comme “l'anti-docteur par excellence; l'anti-érudit, trouvère populaire, écrivaillon de feuilletons de colportage, intrus dans la cité des lettres, un étranger dans les raouts de l'intelligentsia», et se demandait avec plus de gravité : «Qu'ai-je été d'autre qu'un romancier des putes et des vagabonds ? Si quelque beauté existe dans ce que j'ai écrit, elle vient de ces dépossédés, de ces femmes marquées au fer rouge, de ceux qui sont aux franges de la mort».

Cette année, en hommage au centenaire de sa naissance (1912-2012) plusieurs conférences, colloques internationaux et rencontres seront organisés. Aussi lors du Festival du Cinéma brésilien à Paris, la projection des films adaptés de ses romans seront projetés. Ceci en témoignage au grand homme de lettres qu’il fut. Parce que les grands hommes ne meurent jamais.

(Article non publié)

jeudi 22 décembre 2011

Livres


L’exil fécond - kamelBouchama

Des romans comme celui-ci, on n’en écrit plus, et des histoires comme celles qu’il recèle on en raconte plus. Ce qui n’est pas pour détourner notre curiosité et dévoyer notre soif de l’insolite. Dans ce conte fantastique,le narrateur fait la rencontre inattendue avec une mouche fort loquace qui  va lui dresser  le portrait d’une jungle aux mœurs peu scrupuleuses à travers les mésaventures d’animaux qu’elle a connu pour avoir élu domicile au-dessus de leurs têtes.
Mais avant, elle lui fit promettre de l’emmener avec lui, là où il s’apprête à aller pour une mission, "quelque part dans le monde des civilisés, dans le monde des justes", car dit-elle "je veux vivre dans la justice, dans la paix et la sérénité. Je veux vivre une ambiance de droit". Et c’est pendant le voyage qui durera trois heures que la mouche lui conte ses fameuses histoires.
D’abord, celle de la frêle gazelle et du brave petit éléphanteau qui se verront limogés de leurs postes pour d’abjectes considérations, après avoir durement travaillé pour le développement de leur jungle,  tout aussi affligeante, est l’histoire de ce chacal, oh combien prédateur qui sera à l’origine du plus grand scandale financier qu’a connu cette faune à laquelle le narrateur ne cesse de trouver des similitudes avec le monde des humains et celui dans lequel il vit en particulier.
L’avion atterrie, la mouche s’envole, mais l’histoire ne s’arrête pas là. Une fois sa mission achevée, le narrateur reprends l’avion pour retourner d’où il vient et qui trouve-t-il ? Encore une fois la mouche, qui, l’espace d’un séjour, a vu ses idées compétemment chamboulées, et a décidé de rentrer au bercail, et de contribuer à l’essor de sa jungle.  Voilà un exil fécond dont le récit occupera bien le narrateur pendant le voyage du retour.
N’est-ce pas un choix peu ordinaire que celui des fables animalières ? En effet, l’auteur des volumineux essaies politico-historiques  nous aura surpris par ce roman surréaliste. Ceci dit, ne vous y méprenez point, car même en optant pour le style allégorique et le langage métaphorique, KamelBouchamane s’est nullement éloigné de la réalité, pour preuve,il dépeint dans ce roman et sans complaisance aucune, la situation sociale et politique  Algérienne : " Il y a ces grands fléaux sociaux, comme la drogue qui prend des dimensions dangereuses, la délinquance qui infeste nos villes et villages, le vol et les détournement de deniers publics qui se répandent dans nos espaces économiques et financiers. Il y a aussi toutes ces implications de la tragédie nationale qui sont fondamentalement responsables des accumulations, des frustrations socio-économiques des populations». L’auteur a beau user des  critiques les plus acerbes et des plus vives remontrances, le livre non demeure pas moins optimiste, de par sa chute ainsi que par les espoirs qu’il insuffle au lecteur. Sa parole étant celle d’un homme engagé et volontaire qui  appelle la jeunesse à refuser cette culture de l’oisiveté et du gain immérité,  à faire sienne les valeurs du travail, de la justice et de la démocratie.
M. Bouchama, dont la carrière a instruit de bien des choses n’est dupe de rien, et c’est avec le désir de faire bénéficier ses lecteurs de cette clairvoyance qu’il a pris sa plume encore une fois. C’est donc avec une grande lucidité  et non sans un certain sens du devoir qu’ilentreprit l’écriture de ce roman qui ravive la fibre patriotique qui est en chacun de nous.
C’est un livre imaginatif, dense et généreux,écritd’une plume experte, et ciselé dans un langage distingué. Sa lecture est des plus agréables. Kamel Bouchama ne cesse de nous prouver qu’il est un homme de lettres au talent intarissable.  
(Paru dans L'ivrEscQ n° 14 - Nov/décembre 2011)

mercredi 21 décembre 2011

Interview


Dans votre prologue ainsi qu’au début du roman, vous expliquez à plusieurs reprises votre choix pour le style allégorique, à croire que vous vous en justifiez. Pourquoi avoir tenu à le faire Redoutiez-vous que le public n’adhère pas à votre apologue ?

D’emblée, je tiens à vous expliquer que j’ai utilisé, sciemment et consciemment, ce style que je trouve attirant et attractif pour intéresser le public, comme vous dites. Maintenant, pourquoi expliquer et expliciter ce choix d’écriture, tout simplement parce que j’ai tenu à convaincre davantage mes lecteurs sur mes nobles intentions qui sont, un, l’espoir de rendre plus agréable et plus facile la lecture d’un roman qui se veut porteur d’un message pour les jeunes, et deux, le désir de participer au débat social qui s’engage tous les jours dans le pays, sans aucune velléité de nuisance à qui que ce soit.
Ainsi, pourquoi me justifier ? Non, pas du tout ! Ne se justifient, à mon avis, que ceux qui ont «quelques manques» à combler ou quelques mauvais souvenirs à enterrer et, bien entendu, ils veulent les exorciser…, n’est-ce pas ? Le problème n’est vraiment pas là. Cependant, si j’ai beaucoup insisté sur ce choix pour le style allégorique, c’est parce qu’il n’est pas tellement usité chez nous dans l’écriture du roman, et il fallait vendre ce produit sur le marché de la lecture.
Là aussi, ne comprenez pas que j’ai des intentions mercantiles, loin s’en faut. Le livre ne rapporte rien à l’auteur si ce n’est cette satisfaction de contribuer à la promotion de la culture. Cela aussi est un  autre débat qu’il faudrait envisager très sérieusement.
Enfin, je vous informe que ce roman a eu sa part d’adhésion et tous ceux qui l’ont lu m’ont contacté pour me livrer leurs impressions…, leurs bonnes impressions, je voulais dire.

La forme de votre roman est manifestement surréaliste, cependant son contenu est d’une absolue fidélité à la réalité. Comment êtes-vous arrivé à conjuguer ces deux composantes que sont le réel et le fantastique?

Encore une fois, je l’ai voulu ainsi. J’ai profité de ce style pour me permettre de surfer sur les «problèmes» au quotidien pour dire clairement ce que nous ressentons dans un environnement qui se délabre au rythme de notre inconscience. Et après tout, ne doit-on pas innover pour faire passer des messages, lorsqu’on est conscient que le but dans ce genre de roman n’est pas spécialement les tournures de style et l’éloquence, mais plutôt la pensée que l’on transmet aux lecteurs, à travers des situations données qui sont racontées par les animaux, en prenant exemple sur Ibn al-Mùqaffa, avec son fameux chef-d’œuvre «KalilawaDimna» ?
En fait, le surréalisme et la fidélité à la réalité sont effectivement bien conjugués dans ce roman. Parce que d’une part, c’est agréable de faire parler les animaux, et je trouve que le roman passe mieux de cette manière ; d’autre part, parce que je peux dénoncer certaines situations et faire des remarques, toutes aussi dures les unes et les autres, sans pour autant écœurer le lecteur ou l’ennuyer avec des affaires récurrentes qui sont dénoncées au quotidien par la presse nationale qui interpelle l’Etat, dont les responsables ont décidé de faire la sourde oreille et de ne s’y intéresser même pas.
Vous vous imaginez si j’avais écrit un livre dans ses «dimensions réelles», c’est-à-dire en relatant, comme dans un rapport circonstancié, l’affaire Khalifa où les autres que j’ai énumérées et en m’attaquant à certains responsables qui ne font vraiment pas l’affaire et qui sont dénoncés continuellement par les medias ou tancés vertement par le premier magistrat du pays ? Qui m’aurait lu, je vous le demande ? Ne pensez-vous pas que j’aurai, tout simplement, pissé dans un violon ? Tandis que là, quand j’emploie ce style allégorique, je peux dire que le roman sera lu d’un trait.
C’est cela mon roman surréaliste qui va nous mener dans un monde sur lequel je pose inévitablement un regard critique, mais littérairement politique, «avec les armes de la poésie», comme le précisait Pasolini. Par ce biais, je peux faire passer des messages, sans gêner et sans m’exposer aux reproches de quiconque. Alors, dans cette situation qui me permet d’agir «selon mes moyens», je profite pour dire ce que je pense être la vérité, avec des sentiments sincères, reproduits par une plume aussi sincère que passionnée d’honnêteté et de droiture. 
Et ce que je dis là, n’est pas de la prétention parce que beaucoup de mes lecteurs – je le répète encore une fois –  m’en ont parlé avec autant de reconnaissance, que de plaisir et de respect. Je les remercie du plus profond de moi-même.


L’idée du roman s’est-elle, dès le départ, imposée à vous sous cette forme-là, ou est-ce votre imagination qui a évolué au fur et à mesure que le livre se précisait dans votre esprit ?

Je vous avoue que l’idée du roman m’est venue facilement, tout simplement…,elle s’est imposée dès le départ, pour se concrétiser à travers le voyage d’une mouche qui, et je l’explique en une furtive digression dans le réel, a bel et bien fait le voyage avec moi d’Alger à Paris. Je ne dirai pas plus sur la mouche, «l’héroïne», parce que je dois laisser ce privilège aux amateurs de sensation de découvrir, dans le surréalisme du roman, certaines tranches de vie clairement exprimées. En effet, elle m’est venue comme cela, parce que c’est à travers l’écriture que l’on peut faire jouer son imagination, deviser avec son esprit en le soumettant aux acrobaties de forme et de syntaxe pour lui soustraire des idées et des concepts et les jeter aux pieds d’une société vivant dans l’indifférence et l’ennui, le mal et l’injustice, subissant la dégradation et l’obsolescence.
C’est sûr aussi que mon imagination a suivi l’écriture du roman et ce n’est pas le contraire. Parce que le roman s’est imposé à moi… Il est devenu une nécessité, du fait qu’il est l’interprétation fidèle d’une situation qui se trouve réellement sur le terrain, dans notre jungle des humains, où abondent les prédateurs dans un système qui est en train de se mordre la queue. En effet, et vous l’avez certainement deviné, bon nombre de personnes se reconnaîtront dans ce que j’ai écrit. Et comment ne se reconnaîtraient-ils pas quand les «histoires» que je raconte ont la clarté de l’eau de roche, franchement ! Comment ne se reconnaîtraient-ils pas quand j’écris dans les détails ce que tous les citoyens algériens ressassent dans leur esprit : ces affaires scabreuses qui jusqu’à aujourd’hui n’ont pas trouvé leur dénouement ? Mais malgré cette indifférence des concernés et ce mépris des autorités, j’écris…, courageusement, inlassablement, jusqu’à ce que la justice retrouve  ses moyens, en fait son indépendance, pour s’appliquer selon les normes établies par un Etat qui se respecte. Je sais, par les faits que l’Histoire nous enseigne, que jamais un crime n’est resté sans solution ou que des affaires importantes ne soient éclaircies. Il faut du temps, bien sûr. Attendons donc, sereinement, pour que demain nous «n’écrierons que des romans qui feront dormir tranquillement nos enfants et nous donneront le goût de les lire paisiblement, le soir, au coin du feu», et c’est ma dernière phrase du roman.


Votre roman est paru il y a de cela deux ou trois mois pourtant vous avez achevé de l’écrire le 25 juin 2008, pourquoi avoir tant attendu avant de le publier ?

Là, j’ose vous apporter encore d’autres éclaircissements. En effet, j’ai bouclé le roman en 2008. Je l’ai bien précisé à la fin de l’ouvrage, et pour des raisons évidentes, dont j’ai le courage de vous en parler et, par là même, d’en informer les fidèles lecteurs de votre excellent magazine.
En réalité, le roman, je l’ai terminé en 2006. J’étais encore responsable de cette grandiose manifestation d’«Alger, capitale de la culture arabe», pour l’année 2007. Et là, je me suis interdit de profiter de mon titre pour le publier et peut-être gêner les plus hautes instances du pays, en leur jetant un pavé dans la marre, avec la parution de ce roman qui est loin de les caresser dans le sens du poil.
La deuxième raison est que j’avais en chantier deux livres d’Histoire, l’un sur notre participation en Andalousie (La clé d’Izemis) et l’autre sur cette fameuse capitale de la Maurétanie du temps desrois numides, (De Iol à Caesarea…, à Cherchell). Ensuite, j’ai entrepris l’écriture d’un autre, (Les Algériens de Bilâdec-Shâm) pour terminer cette trilogie à laquelle je me suis attaché avec beaucoup de dévotion et de plaisir.
Cela dit, je vais encore plus loin pour expliquer le pourquoi de cette parution précisément, en cette période… 2008, et vous me le permettrez… Je dois en effet vous informer que j’ai publié ce roman pour ne pas m’inscrire dans le registre des sourds-muets, ou dans celui des courtisans invétérés qui passent leur temps à chanter les louanges d’un système comme le nôtre, un système éculé, qui ne veut pas, malheureusement, se rectifier une fois pour toutes, en sachant que nous avons les moyens d’une politique de changement radical qui s’avère nécessaire pour notre pays. Ainsi, les lecteurs comprendront que je ne peux paraître, aux yeux du monde, comme cet opportuniste qui, voyant les effets de la contestation dans la plupart des pays arabes, s’évertue à se comporter en moraliste dans son pays qui, lui aussi, vit le marasme et l’obsolescence comme les autres.

À l’image de "l’exil fécond", vos livres ne sont pas peu engagés. Naissent-ils du devoir d’écrire, de la nécessité d’un Mea culpa (puisqu’il en retourne dans plusieurs de vos écrits) ou du besoin d’une catharsis?

D’abord, on écrit que lorsqu’on a beaucoup de choses à dire. On écrit aussi, lorsqu’on est généreux, lorsqu’on veut partager ce qu’ona de plus précieux dans notre cœur, dans notre esprit. Et bien évidemment, on écrit parce qu’il y a ce devoir d’écrire, avant tout ; ensuite, il y a cette envie de s'extérioriser et enfin de communiquer avec les autres, parce qu’on veut exister.
Sur un autre chapitre, il est vrai, comme vous le dites si bien, que mes écrits sont engagés. C’est naturel chez un auteur comme moi qui a passé la majeure partie de sa vie en s’impliquant, honnêtement et totalement, dans toutes les situations qui concernent son environnement immédiat, c’est-à-dire son peuple, sa jeunesse, le développement de son pays, ainsi que ses réussites et ses échecs. Et dans tout cela, il y a de temps à autre, ce mea culpa que je fais courageusement dans mes écrits car, encore une fois, j’étais responsable au plus haut niveau et je le resterai dans la mémoire des gens. Ainsi, je partage les causes de ce que nous sommes aujourd’hui, du fait qu’en aucun cas, on ne peut «saucissonner» l’Histoire de notre pays…. En d’autres termes, ce qui se passe aujourd’hui…, nous vient en partie d’hier, incontestablement.
Quant au besoin d’une catharsis, je ne vois pas pourquoi, du moins me concernant…, parce que je n’ai aucun remords quant à mes années passées dans la responsabilité, même si le destin veut que je sois responsable au même titre que d’autres, sur le plan collégial. Là aussi, j’assume mes fautes – éventuellement – et je souhaiterai que l’on fasse de véritables bilans et  que l’on dise toute la vérité, pour déterminer exactement la culpabilité des uns et des autres, dans tous les domaines. C’est pour cela qu’aujourd’hui, si je suis caustique, quelquefois, comme le constatent certains de mes amis, c’est que «je n’ai pas de paille dans le ventre».Donc la catharsis, dans ce contexte précisément…, je la laisse à d’autres !!


Dans votre livre, vous vous adressez avant tout aux jeunes, comment ont-ils reçu votre livre, et quel écho avez-vous eut de leur part ?

Dans ce roman, ou dans tous mes autres écrits, je m’adresse précisément aux jeunes. Est-ce un rituel, une éducation doublée d’une conviction, ou est-ce, tout simplement, un retour d’âge qui donne de la nostalgie, se demandera le lecteur ? C’est plutôt la première hypothèse, car je n’ai jamais oublié ce temps merveilleux de la jeunesse où je donnais le meilleur de moi-même. Ainsi, je vis constamment cette période en mon for intérieur et, pour tout dire, je ne me suis jamais senti vieillir, même si le poids des ans me dit chaque matin, face à la glace, que je n’ai plus mes vingt ans…, depuis longtemps.
Mais écrire pour la jeunesse, c’est contribuer à sa formation, c’est faire un travail concret avec cette force d’initiative et de création, avec ce potentiel d’avenir…, les autres, les gens de mon âge, m’intéressent moins car ils connaissent la vérité, pour l’avoir vécue.
Maintenant comment ces jeunes ont reçu mon livre, eh bien, ils l’ont beaucoup apprécié. Certains naïvement – parce qu’ils n’ont vu que l’aspect fantastique –, d’autres, plus éveillés, ont perçu le message et nombreux m’ont contacté pour me livrer leurs sentiments.


Avez-vous encore des choses à leur communiquer (écrirez-vous encore) ?

Beaucoup, avec tous mes projets, plutôt avec un programme bien ordonné que je suis en train de réaliser. Vous savez, il est maintenant quasiment établi que je ne peux passer une année sans produire au moins un ouvrage. Ce n’est pas une course contre la montre, mais c’est le désir profond de vouloir être utile, justement pour cette jeunesse, qui est en droit de connaître son passé, son présent et surtout son avenir pour mieux le réaliser avec la conviction qui doit l’animer pour mieux réussir.

Vous avez écrit de nombreux textes journalistiques, des essaies et des romans, ce sont là des formes d’écritures différentes, direz-vous qu’elles se complètent ou qu’elles se  concurrencent ? Et comment passez-vous de l’une à l’autre?

Effectivement, mes écrits sont nombreux. Dix huit (18) ouvrages pour l’instant, confortés par de nombreux articles et études dans la presse nationale et internationale. Je comprends qu’il s’agit là de formes d’écriture différentes, et cela ne me dérange aucunement. J’ai tellement vécu d’expériences dans ma vie professionnelle que j’ai pu aisément me confronter à des cultures diverses et à des réactions plurielles qui m’ont façonné dans ce moule de cadres, aptes à pénétrer de nombreux domaines sans  éprouver la moindre gêne.
Pour ce qui est de mes productions et de leurs formes d’écriture, c’est vrai qu’elles sont différentes, mais c’est vrai aussi qu’elles se complètent, à cause de ce dénominateur commun qui traduit le message pour la jeunesse à qui je conseille de s’imprégner de nos bons actes, de rejeter les mauvais et de prendre toujours le bel exemple pour aller constamment de l’avant. Mes productions se concurrencent également, parce qu’elles rivalisent d’habileté, au fur et à mesure que je me lance passionnément dans l’écriture. C’est alors que je passe de l’une à l’autre (concernant les formes d’écriture) avec une grande aisance qui me permet de ne pas tituber et aller dans l’aléatoire. 


Les styles ont beau se diversifier, le message est le même. Aussi lucide que patriotique. Quels sont vos espoirs quant à l’avenir du pays?

Vous exprimez très bien ce qui est en mon for intérieur. En effet, dans mes écrits le message est le même, et je l’ai toujours voulu clairvoyant, perspicace et, on ne peut mieux, responsable. De là, mes espoirs sont très grands pour l’avenir de mon pays, et ils ne verront le jour qu’à condition que l’on se retrousse les manches, que l’on ait une bonne vision du futur, que l’on s’entoure de bonnes intentions, que l’on choisissent les meilleurs cadres et pas ceux qui persisteront à demeurer les produits de ce népotisme et de régionalisme abjects, que l’on aille droit vers le travail concret, le travail bien fait, que l’on fasse appel aux jeunes, ce potentiel de changement, qu’on leur laisse la place parce qu’ils feront certainement mieux que ceux qui les ont précédés.
L’avenir de notre pays – je ne le dirai pas assez – réside dans le changement radical de ses méthodes de gestion. Il réside dans l’abolition urgente du «système» qui s’érode, se discrédite au fil des jours et nous déprécie devant ceux qui, il n’y a pas si longtemps, avaient beaucoup de respect et de considération pour nous. Il réside enfin dans l’avènement d’un authentique Etat de droit qui sera basé sur la justice, la vraie, pas celle des complaisances et des passe-droits, sur une véritable gouvernance, transparente, intransigeante au point de vue de la rigueur du fonctionnement des institutions, enfin sur un système réellement démocratique, comme celui de pays qui érigent le droit et la vertu au stade du culte et de la passion. A ce moment-là, nos auteurs se tourneront vers d’autres écritures, parce qu’ils seront moins stressés et plus détendus. 
  
(Paru dans L'ivrEscQ n°14- Nov/Déc 2011)


samedi 15 octobre 2011

Livres

 una donna, ou quand la vie vous appelle

Le livre s’ouvre sur les pages nostalgiques d’une enfance heureuse et insouciante, quelques pages seulement, comme un bref prélude aux afflictions futures, avant que les rêves innocents sombrent oh combien précocement dans le chaos intérieur d’une âme désenchantée.
Une femme c’est le témoignage saisissant de Sibilla Aleramo (pseudonyme de Rina Faccio), un personnage d’exception. Née à la fin du XIXème siècle, après une enfance milanaise, sa famille s’établit au sud de l’Italie, ce qui ne manque pas de ravir la jeune fille avide de découvertes « qui sait quelles merveilles m’attendaient ailleurs ! ». Hélas, sur cette terre tant désirée, où « la mer était une grande surface argentée, le ciel un immense sourire » elle ne verra que ses rêves s’évanouir avant même qu’ils ne soient aboutis. Après quelques  joies et de tragiques évènements qui déchirèrent sa famille, elle se marie à seize ans à peine. La frêle demoiselle qui courait hier encore en bord de  mer est désormais enfermée dans la maison de son mari, un homme maltraitant, abrupt et presque abusif dans l’intimité, auprès duquel elle ne sera jamais heureuse. Un grand bonheur toutefois elle connaîtra, puisqu’elle aura un enfant. Une naissance qui la fera revivre « lorsque, à la lumière incertaine d’une aube pluvieuse d’avril, j’ai posé pour la première fois mes lèvres sur la petite tête de mon fils, il m’a semblé que pour la première fois aussi la vie avait quelque chose de divin, que la bonté entrait en moi, que je devenais un atome d’infini, un atome bienheureux, sans parole ni pensée, délié du passé et de l’avenir, abandonné à ce radieux mystère. Deux larmes se sont arrêtées au bord de mes yeux. Je serrais dans mes bras ma petite créature vivante, vivante, vivante ! »
Les pages les plus empreintes de tendresse, les mots les plus doux sont adressés au fils chéri, à l’espoir qui renaît, le livre même semble lui être adressé, mais la maternité ne peut combler à elle seule la vie d’une femme. Un jour son mari se dispute avec son père (directeur de l’usine dans laquelle il travaille) et doit trouver un nouvel emploi, Sibilla qui a commencé à écrire dans des journaux et magazines lui propose d’aller à Rome où elle pourrait travailler comme journaliste tandis qu’il ouvrirait un petit commerce. Là-bas, elle s’épanouit dans son travail, rencontre des personnes avec lesquelles elle se lie de grande amitié. Ses lectures sont de plus en plus nombreuses. Sa vie de plus en plus riche. Elle s’éveille à elle-même et s’interroge sur sa condition de femme. Un soir au théâtre la pièce  d’un "puissant génie nordique"1 la bouleverse, mais elle ignore à ce moment-là que cette pièce prédisait en quelque sorte ce qui allait lui arriver.
Sibilla est face à un terrible dilemme, en effet pour qu’elle reconquière sa dignité et sa liberté, il faudrait qu’elle renonce à voir son fis grandir, la loi l’exige "si je partais, il resterait orphelin puisqu’il me serait sans doute enlevé. Si je restais ? Un exemple de lâcheté pour toute sa vie"  la femme se révolte contre cette culture du sacrifice dont doivent faire preuve  les mères. Avec la plus grande peine elle décide de briser cette chaîne absurde et partir abandonnant le domicile conjugal à la reconquête de sa vie.
Sibilla est certes une femme éprise de liberté pourtant son écriture ne laisse échapper aucune haine, aucune rancœur contre celui qui l‘enferma et la brutalisa pendant si longtemps,  seule une amertume file entre les lignes. Une auteure féministe, mais une âme en paix donc que l’on prend plaisir à lire.
Ce roman autobiographique paru en 1906 valu à son auteure un grand succès, il fut aussitôt traduit en français, les plus grands noms de la scène littéraire européenne ont acclamé cette première œuvre dont Anatole France, Stephen Zweig et bien d’autres. Aujourd’hui encore le roman est considéré comme le premier grand roman féministe italien.

Plus tard elle s’initie à la poésie, et publie encore d’autres écrits, "j’aime donc je suis", "transfiguration", "le passage". De sa liaison avec le poète Dino Campana avec lequel elle entretenait une correspondance soutenue  naquit "un voyage nommé amour" 2 le recueil d’un échange épistolaire passionné. Elle fut également la traductrice des œuvres de madame de La Fayette et Georges Sand. Elle s’est éteinte à Rome en 1960.

1"Une maison de poupée", pièce de théâtre norvégienne d’Henrik Ibsen, créée en 1879.
2un film au titre éponyme paru en 2002, réalisé par Michele Placido retrace la vie de Sibilla Aleramo notamment durant la période pendant laquelle elle connut et aima le poète Dino Campana

(Paru dans L'ivrEscQ n° 13- sep/oct 2011)

samedi 9 juillet 2011

Livres

J.M. Coetzee, Fragment d’un autoportrait


Qu'elle autre manière plus authentique et plus sûre de découvrir un auteur, de saisir l’homme derrière l’écrivain, sinon de lire cet être se raconter lui même! C’est du moins ainsi que dans vers l’âge d’homme, l’on voit filer au gré des pages et s’inscrire dans l’éternité les années de jeunesse de John Maxwell Coetzee qui nous livre, non sans une certaine pudeur, les angoisses et les tourments, les lectures et les rencontres, les espoirs et les déceptions qui ont marqués cet épisode de sa vie.

John a vingt ans à peine lorsqu’il achève ses études de mathématiques et quitte sa terre natale, l’Afrique du sud, gangrenée par l’apartheid et au bord de la révolution, pour s’installer en Angleterre, où il espère alors rencontrer "la belle étrangère mystérieuse qui libérera la passion qu’il porte en lui", et stimulera sa créativité, afin qu’il puisse se consacrer à l’art, comme il l’a toujours souhaité.

Mais parce que le destin n’obéit pas toujours à nos désirs, la vie d’artiste attendra,  John doit travailler comme programmateur chez IBM  afin de subvenir à ses besoins. Il lit Ezra Pound, T.S Eliot, Ford Madox Ford, Beckett, Pablo Neruda…, et entreprend des relations aussi dénuées d’intérêt et d’amour les unes que les autres. Londres, cette ville tant rêvée, ne lui offre ni l’amour, ni l’art qu’il attendait ardemment, pire, elle l’enfonce dans la foule compacte des salariés. Il n’écrit plus, doute de lui-même et sombre dans l’autodénigrement.

Ses interrogations sur l’art, et sur le chemin à parcourir pour atteindre la flamme créatrice qui sommeille en lui assaillent son esprit, c’est une problématique récurrente dans sa vie, pourtant il semble avoir pour cela une conviction, "le bonheur se dit-il n’enseigne rien. Le malheur, en revanche vous endurcit pour l’avenir. Le malheur est l’école de l’âme. Des eaux du malheur on émerge sur l’autre rive, purifié, fort, prêt à faire de nouveau face aux défis d’une vie pour l’art", il écrit plus loin " d’où nait la poésie, si ce n’est de la souffrance ?". Pour lui l’artiste ne doit être évalué qu’a la mesure de son art, c’est pourquoi " les artistes n’ont pas à être des gens moralement admirables, Tout ce qui importe est qu’ils produisent du grand art. Si son art doit émaner de son côté le plus méprisable, soit. Les plus belles fleurs poussent sur le fumier".

L’écriture est habile, le verbe est pleinement maitrisé, et le  propos est d’une grande subtilité.  L’auteur opère une distance en utilisant la troisième personne du singulier dans son récit, ce qui lui permet de porter un regard rétrospectif sur son passé, et aux lecteurs de partager ce recueillement.

Faisant suite à scènes de la vie d’un jeune garçon et précédant l’été de la vie paru chez le même éditeur, ce récit autobiographique -deuxième sur trois volets- constitue une béance rare et donc précieuse sur la vie du grand écrivain qu’est John Maxwell Coetzee, auteur de Disgrâce, de Michael K, sa vie, son temps, ainsi que d’autres chef d’œuvres qui lui valurent plusieurs prix littéraires, notamment le plus prestigieux , à savoir, le prix Nobel de littérature dont il fut le lauréat en 2003.
(Article non publié)

vendredi 13 mai 2011

Livres

Minh Tran Huy, La double vie d’Anna Song
Notes d’une musique arcane…..
« La littérature ne cesse de recombiner les mêmes mots et la musique les mêmes notes »

Ce n’est pas tant l’écriture de Minh Tran Huy, mais l’extrême originalité de son roman qui fait sa singularité, sa distinction. S’inspirant d’une affaire de plagiat musical qui a défrayé le milieu de la musique classique, l’auteure retrace ou plutôt réinvente avec un talent narratif incontestable l’histoire véridique de Joyce Hatto (Anna Song dans le roman) une pianiste décédée en 2006, et que son mari révèle au public à travers une discographie abondante qu’elle aurait enregistrée avant sa mort et qui fascina les critiques les plus renommés. Une célébrité posthume lui sera réservée, le temps qu’un de ses admirateurs découvre, grâce à la banque de données iTunes, qu’elle n’est pas la véritable interprète de ses CD. Des journalistes font une enquête et confirment qu’il s’agit d’une supercherie savamment orchestrée par le mari de la pianiste. Le scandale éclate et le mythe s’effondre.
Imagination et authenticité se confondent harmonieusement dans ce livre alternant entre des articles de journaux, qui retracent la promotion, puis, aussitôt la disgrâce d’Anna Song – l’auteure dénonce avec subtilité le sensationnalisme auquel s’adonne la presse écrite- et un récit confessionnel où le narrateur, le mari de celle-ci, raconte dans une sorte de journal intime comment son enfance fut illuminée par l’existence de celle qu’il a toujours aimé et admiré, et dont il voulait à tout prix qu’elle soit reconnue.
Le Viêtnam, pays d’origine de l’enfant prodige est largement évoqué. Les guerres et les catastrophes qui s’y sont déroulées sont racontées dans cette sobriété qui caractérise les plumes asiatiques. Et le dénouement du livre est tout simplement fabuleux. Une fin des plus vertigineuses attend en effet le lecteur, puisque les dernières pages remettent en question toutes celles qui les ont précédées. Le mari d’Anna Song clôt sa confession par une stupéfiante apologie ébranlant les certitudes les plus immuables et ouvrant sur d’innombrables questionnements : « Qui peut distinguer ce qui est vrai, juste, exacte, de ce qui ne l’est pas ? il arrive que la vérité soit tissée d’impostures, que les creux aient l’importance des pleins, que les choses tues comptent autant sinon plus, que celles qui sont dites. » « Nous sommes tous des êtres de fiction, et nos chimères nous définissent bien d’avantage que le nom, la nationalité, la date et le lieu de naissance figurant sur notre carte d’identité. Nous évoluons dans nos espoirs, nos idées, nos histoires comme les nuages flottent dans le ciel. » Comment après cela peut-on accuser un homme de ce qui est hors de jugement : l’amour jusqu’à la déraison ?

(Paru dans L'ivrEsQ - n° 11 - Mars/Avril 2011)

mercredi 2 février 2011

Livres

L’olympe des impostures



Il y a dans la république des livres de plus en plus d’imposteurs, accostant de nulle part, affirmant n’importe quoi sur n’importe qui sans jamais être inquiétés, ni mis en accusation, et encore moins jugés pour leurs fourberies, c’est ainsi que le psychanalyste et écrivain Karim Sarroub a pu proférer des accusations de plagiat à l’encontre de Yasmina Khadra, cela en avançant quelques menues similitudes entre ce que le jour doit à la nuit (2008), et les amants de Padovani (2004), deux œuvres pourtant aux antipodes l’une de l’autre, la fausse polémique a toutefois remporté un franc succès, à vraie dire,  elle a provoqué une véritable hystérie sur le net, et nombreux étaient les internautes, ivres de crédulité, à qui l’occasion n’a pas échappée de déverser leur haine envers Yasmina Khadra, évidemment sans avoir pris la peine de vérifier par eux-mêmes l’information qui leur était suggérée. Ces internautes qui maitrisent merveilleusement l’art de parler des livres qu’ils n’ont jamais lu et qu’ils ne liront jamais ont ceci dit vite fait de propager cette contre vérité. C’est ainsi que les grands débats littéraires ont laissé place à la petitesse des rumeurs et des ouï-dire.



Dans son billet, très lu et très commenté, où le ton est rageur et l’inélégance de rigueur, M. Sarroub prend à témoin deux anonymes sensés appuyer son allégation et donner du poids à son papier, un certain "lecteur troublé, Abdallah" et un "important éditeur parisien", dont il tâchera bien sûr de protéger les identités. Il affirme que les deux histoires racontées dans ce que le jour doit à la nuit et les amants de Padovani sont quasiment identiques, et argumente en énumérant un certain nombre de points où il est souligné par exemple que dans les deux livres, l’histoire commence à la même époque et dans le même lieu, c'est-à-dire en Algérie pendant les années trente, mais combien de romans au juste partagent ce même lieu et cette même époque ? Il faudrait sans doute lire " Le dictionnaire des livres de la guerre d'Algérie" de Benjamin Stora pour le savoir, sans oublier d’y joindre les nombreux romans écrits durant la décennie écoulée. Les autres points sont soulevés avec une duplicité sans pareil, puisque d’infimes ressemblances sont transcrites tandis que de grandes différences sont occultées. Outre la mauvaise foi c’est carrément un mensonge que l’on retrouve quelques lignes plus bas, où il est écrit que dans les deux romans c’est grâce à l’intervention directe de l’européen que le petit arabe (personnage principal) est scolarisé, ce qui est faux car dans ce que le jour doit à la nuit c’est l’oncle du protagoniste qui a intervenu pour son inscription dans une école.
Et les propos diffamatoires n’en finissent pas, d’autres aspects de l’œuvre de yasmina khadra sont critiqués : « autre chose qui m’a interpellé…il s’agit de cette phrase : " les hommes n’ont inventé Dieu que pour distraire leurs démons." (P.20) pour Yasmina Khadra, Dieu a donc bien été inventé par un poète tourmenté.  Comment un type qui répète à qui veut l’entendre qu’il est un fervent croyant peut-il écrire une telle phrase à des lecteurs dont beaucoup sont d’ailleurs musulmans ? » Ainsi, Sarroub semble sincèrement s’indigner de voir Yasmina Khadra écrire des paroles blasphématoires, sauf que, emporté dans son délire, il oublie que ce que le jour doit à la nuit  est un roman, c'est-à-dire que c’est un récit fictif, imaginaire, inventé, et que Yasmina Khadra comme tout écrivain est libre de prêter les paroles qu’il veut à ses personnages, sans avoir à se justifier.

La vie et le passé militaire de l’"inculpé" ne sont pas épargnés non plus, puisque des attaques gratuites comme celles-ci colonisent ce texte empreint de méchanceté et de vilenie. : « Des décennies au sein de l’armée algérienne lui ont fait perdre toute notion de liberté…..En tant qu’ex militaire, c’était donc un homme soumis. Mais il l’est toujours. Il a juste l’impression de ne plus l’être parce qu’aujourd’hui il peut l’écrire. ». Le reste du texte est consacrée à des passages du roman de Yasmina Khadra, que Karim Sarroub à pris soin de détacher du texte avec une ingéniosité remarquable, décontextualisés donc et ayant perdu tout leur sens, il s’est mis à en dire tout et n’importe quoi, il est même allé jusqu’à calculer le nombre de fois ou tel et tel mots sont apparus dans le roman. Bref, une vraie folie !



Sarroub passera au crible "ce que le jour doit à la nuit" avec une extraordinaire minutie, mais s’abstiendra de parler de "les amants de Padovani " et pour cause, le roman est plutôt plat, l’écriture est hésitante, le vocabulaire rachitique, et aucune histoire ni événement périphérique n’apparait tout le long du récit, un style journalistique donc et une écriture abrégée à mille lieux d’égaler la verve romanesque de Yasmina Khadra.

Pour un coup médiatique ce fut un coup de maître, Cette fausse polémique aura en effet permis à Karim Sarroub de  se refaire une notoriété, lui qui était en mal de reconnaissance avant qu’il n’est eu ce débat avec yasmina khadra et avant la publication du billet en question, espérant désormais qu’il soit reconnu non plus pour cette malencontreuse affaire mais pour son talent d’écrivain, autrement plus intéressant.

(Article non publié)